samedi 22 octobre 2005

Côte d’Ivoire, Armée : leçons de management

Je suis quelque peu mitigé sur l’actualité concernant la Côte d’Ivoire, après l’annonce de la suspension du Général Poncet… Je vais essayer d’expliquer factuellement la situation, puis analyser ce que l’on peut retirer comme enseignement en matière de management.







Les faits : La Côte d’Ivoire vit une situation de guerre civile depuis quelques temps, avec une fracture du pays entre le Nord (aux mains des « rebelles ») et le Sud. La France est présente dans ce pays afin de soutenir les forces mises en place par l’ONU afin de s’assurer du bon respect du cessez-le-feu négocié entre les parties. Les forces françaises étant majoritaires, on a souvent tendance à oublier le mandat de l’ONU.



Il est entendu que l’histoire de la France pèse dans la balance pour analyser objectivement la situation. D’un côté, la France est perçue comme une ancienne puissance coloniale et à ce titre peut être accusée, au moindre pet, de pratiquer l’ingérence. D’un autre côté, et pour les mêmes raisons, la France est un des seuls pays à comprendre la situation sur le terrain et capable de gérer et activer les réseaux ethniques, tribaux, politiques en œuvre dans ce type de pays pour éviter au maximum l’usage des armes.



Le mois de novembre 2004 a été particulièrement pénible. 2 avions bombardent un camp militaire français (9 soldats Français restent sur le carreau). La France détruit ces avions, ainsi que 6 hélicoptères (le lien avec la présidence de Laurent Gbagbo est établi). Des manifestations anti-françaises sont déclenchées. Les Français présents sur place sont rassemblés à l’hôtel Ivoire tandis que l’aéroport est mis sous contrôle. Devant la tension, et le risque pour nos compatriotes civils, des tirs pour disperser la foule sont effectués. Fallait-il laisser la population ivoirienne, déchaînée et incontrôlable, pénétrer dans l’hôtel … ?



Ce qui est reproché concerne toutefois un autre dossier. La mort d’un dénommé ivoirien Mahé (ayant à son actif au moins 5 morts, 9 blessés et 4 viols…) en mai dernier. Pourchassé et cerné, il fait feu. Le rapport établi alors, explique que les militaires français ont répondu. Mahé est blessé et conduit à l’hôpital. Il décède durant le trajet. C’est cette version qui est contestée…



Un officier supérieur prévient le patron de l’armée de terre le 11 octobre 2005 par téléphone que le rapport sur la mort de Mahé n’est pas exact. Michèle Alliot-Marie est informée le 12, ainsi que le grand patron des armées. L’information est transmise le même jour au procureur du Tribunal des armées qui décide d’ouvrir une enquête et envoie deux inspecteurs sur place qui obtiennent un compte-rendu écrit confirmant que le rapport ne correspond effectivement pas à al réalité de ce qui s’est passé. Ce qui s’est passé ? Nous le saurons avec l’avancée de l’enquête mais d’ores et déjà se posent plusieurs questions.



La position des armées devient de plus en plus difficile. Face à des gens qui sont en guerre (donc ne respectent aucune règle), on leur demande de se comporter comme des agents de sécurité et d’appliquer à la lettre les règles qui font la force de nos démocraties (règlements des conflits par tout autre moyen que les élans naturels).



Si il est avéré que le rapport est faux et qu’il a été présenté en connaissance de cause, on peut se féliciter de la rapidité de la décision de la ministre de la défense, dès qu’elle a été informée de ce fait. J’espère que cette décision n’est toutefois pas liée aux élections prévues le 30 novembre prochain en Côte d’Ivoire, et au travail réalisé en novembre 2004 pour limiter au maximum l’effusion de sang …



Toute la chaîne des acteurs est concernée par la décision, soit le chef de section et le chef de corps. Si l’on compare à ce qui s’est passé dans les prisons irakiennes (tortures de prisonniers), les Américains se sont limités aux acteurs de terrain sans remonter bien haut dans la chaîne de commandement. La « grande muette » fait preuve de plus de transparence qu’on ne lui en prête.



Dans le même temps, est-il humainement possible de vérifier tous les gestes et actions de l’ensemble de ses hommes (ses employés, ses collaborateurs…) dès lors que ce nombre dépasse un certain niveau. J’ai quand même l’impression que cette affaire est remontée bien haut (mais l’enquête est là et produira ses conclusions). Pour la première fois, il me semble, les subordonnés impliqués sont aussi mis en cause. Ce qui n’est pas toujours le cas… si vous êtes patron d’entreprise et que l’un de vos subordonnés commet une infraction au titre de l’entreprise, c’est vous en tant que patron qui êtes mis en cause. Rappelez-vous le patron du Club Med mis en cause pour un avion affrété, puis accidenté, par les équipes d’une des filiales.



Cela confirme toutefois que l’armée pourrait servir d’exemple à de nombreuses entreprises en matière d’organisation.



Si l’architecture apparaît très pyramidale, il n’en reste pas moins vrai que sur le terrain, les acteurs sont décideurs. Si vous confiez la garde d’un point, ce sont les hommes sur le terrain qui vont décider de l’opportunité de répliquer ou non en cas d’agression, qui vont décider du degré de force à utiliser. Etes-vous certain que les collaborateurs qualifiés de directeurs, directeurs adjoints…etc. sont réellement décisionnaires pour prendre la décision de mettre en place une opération qui relève normalement de leurs compétences, y compris de payer ? Combien de validations devez-vous obtenir avant de pouvoir dire OK à un fournisseur ?



La prise de risque est également récompensée dans les armées. On glose souvent sur les médailles remises sur les cercueils, ou simplement les blessés au combat. Objectivement, un soldat blessé ou mort a commis une grosse boulette. Normalement, il est entraîné pour que cela ne lui arrive pas. Ce que l’on reconnaît toutefois dans la décoration, c’est qu’à un moment donné, l’homme a dû aller au-delà de la procédure, s’engager, s’exposer… Combien de managers ont-ils été virés dès lors qu’ils ont pris une initiative dans leur coin (pour gagner du temps, surprendre, aller à l’essentiel…), surtout lorsqu’elle ne fonctionne pas ? Si je poussais le bouchon un peu, je dirais que le manager qui tente quelque chose devrait être augmenté. On entend souvent des discours d’entreprises qui valorisent la prise d’initiative, mais qu’en est-il en réalité ? A leur décharge, il faudrait en même temps que le grand patron ne soit pas la seule cible identifiée par la justice lorsqu’une procédure est en cours. Peut-être qu’alors certains patrons lâcheront un peu la bride.



Enfin, le fait d’assumer. Le dossier d’actualité confirme que tous les acteurs impliqués sont clairement identifiables et qu’ils assument. Ils ne resquillent pas devant leurs responsabilités. Je ne vais pas prendre en contre-exemple le monde politique, ce serait trop facile... Mais, en entreprise, combien de dossiers ai-je vu où les décisionnaires s’arrangent pour diluer le nombre d’acteurs impliqués dans la prise de décision. Si l’on est plusieurs à prendre la décision, on ne peut pas être entièrement responsable en cas de problème. Cela permet toujours de dire que l’on n’est pas le seul à devoir être impliqué si besoin (voire parfois, cela empêche tout simplement toute remise en cause de fonctionnements, de décisions) et que l’on n’est pas unique responsable. Combien de fois entend-on « mais il n’y a pas que moi… », « tout le monde fait ça… ».



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